Mon Week-End Guyanais







































Désolé pour la qualité de certaines photos, mais cela va avec l’histoire…
Le mot Guyane, pour moi, ne peut être détaché du mot Bagne… Quand j’avais 20 ans, mystérieusement, j’ai grandi sans connaître ce pays, ses habitants, sa végétation, mais j’ai connu ce film dur, avec Steve McQueen, dans le rôle de Papillon. On me disait, c’est là-bas que tout a commencé, troublant, une prison qui est entourée par un milieu si dangereux et si beau à la fois ; puis un jour sur l’oiseau de fer, je suis parti rejoindre cette terre pendant un an. Un univers si humide, où les pluies torrentielles tombent si longtemps, que vous êtes lavés de tout, parce que les gens de là-bas sont beaux et liés par un métissage multiples, fiers de fouler cette terre.
J’enseignais le tennis… au RSMA de Cayenne, plus exactement le camp du Tigre. Allons droit au but : les îles du Salut : composées de l’île Royale (hôpital des prisonniers), l’île Saint Joseph (bagne) puis l’île de Dreyfus (particularité : il n’y avait qu’un prisonnier « Dreyfus »).
Ses îles sont entretenues par la légion, basée à Kourou. Les 2 dernières citées, sont restées comme autrefois.
Mon pote Fred, hélas, était resté collé au régiment pour indiscipline. Me voilà seul pour ce week-end sur l’île des bagnards ; sac à dos, duvet, boîte de ration, tout est là, il n’y a plus qu’à faire les 65 km qui séparent Cayenne de Kourou, mon pouce est mon seul moyen de transport.
Vroom… Vroom…Vroom… Ha ! Une belle Peugeot s’arrête, le type est un métro qui travaille à la base de lancement. Une fois à Kourou, je retrouve une ville qui me rappelle plus la métropole, je me ballade pour découvrir ce coin… jusqu’à l’embouchure, là où le requin peut tomber sur le crocodile, là où la boue rend l’eau moins claire, là où l’or quitte ses terres pour se perdre au cœur de certains coquillages. La nuit qui tombe vite me presse le pas, il faut trouver un endroit pour dormir ce soir… j’opte pour le hangar de planche à voile sur la plage, un endroit pas si mal, car il y a la mer à 20 mètres pour me bercer, et sa brise légère. Hélas il y aura des moustiques, et oui, forcement. Sur les coups des 3h30, une attache de mon hamac lâche, je sombre dans le vide, où suis-je… splash ! Pas trop loin, le sable amorti ma chute, heureusement, mais quel réveil.
Lendemain matin en route pour le petit port, j’ai hâte d’y être ; hop ! On embarque, je vais sur le devant du pont, dos tourné sur le poste de pilotage, là où l’on peut recevoir des éclaboussures. La mer devient différente, au loin plus claire, plus hostile… Tiens ! Un serpent en pleine mer d’une couleur verte fluo, qui déambule en direction des îles, ici ce n’est pas la méditerranée. Une fois arrivé sur l’île Royale, il y a toujours cette impression de confort, de carte postale, de sécurité… de tranquillité. Tout est clair et beau, végétations taillées, on sent le passage de l’homme au travers des allées ; à l’époque la Royale était surtout celle qui possédait l’hôpital, et certains prisonniers « de bonne tenue » pouvaient venir y travailler. Je poursuis ma visite, monte au point le plus haut pour prendre en photo l’île St Joseph… qui m’attend. Un petit tour à l’hôpital aussi, où je découvre des fresques d’époque, réalisées par les malades. Vingt minutes après je monte dans un petit zodiac et rejoins le bagne.
Le type en me souhaitant un bon week-end me dit :
– Surtout dimanche soyez-là à l’heure, à 16h, près du petit pont, car la navette repart à 16h15 de la Royale
– Ok ! Je n’ai pas le choix de toute façon, je dois être au rapport lundi matin à Cayenne, Merci et bon retour
On arrive, là il n’y a qu’un petit pont de bois pour nous accueillir et un chemin pas plus large que 50 cm, je descends « seul », c’est magique, plus de bruit, plus de cris, juste une île qui a vieilli. La végétation est dense, sauvage à son extrême et même impénétrable par endroit, au loin je regarde encore le zodiac repartant vers la Royale, et me dit que ce soir, lui il pourra voir le flash de 20h, mais je suis persuadé que je vais passer la plus belle nuit de ma vie, rien dans mon sillage ne montre un danger, la mer semble être accueillante, mais il m’a mis en garde de ne pas me baigner. Première sensation dès mon arrivée : un mélange de curiosité et de solitude qui crée chez moi le bonheur. Je trouve à 50m du bagne un abri conçu par la légion, pour les visiteurs curieux comme moi, j’y passerais la nuit, il est très bien.
Pour l’instant ce que je trouve de top, est qu’il n’y a pas trace de l’homme… ordure, panneaux indicateurs… et j’en passe, uniquement le bagne, tel qu’il a été délaissé, et la nature, mais si sauvage, Incroyable !
Après mon premier tour de l’île (moins de 25 mn), je marche… visite, revisite, encore et encore, je sillonne St Joseph dans tous les sens. Toute une journée pour voir et vivre sur cette île mystérieuse. Plus tard, je réaliserais une photo du coucher de soleil, avant de passer ma 1ère nuit mouvementée : très mauvaise, certainement la plus effrayante de ma vie, au cœur de la nuit les vents font tombé les noix de coco sur la tôle,
cela crée un vacarme terrible, mais ce n’est rien comparé aux cris des chats sauvages et aux animaux multiples qui vivent ici.
L’aventure parfois amène à prendre d’autres directions, dans mon hamac je me sens tout petit. Bien après, je suis réveillé en pleine nuit par un agouti qui est juste en dessous de moi, gonflée la bête ! Il a son nez dans ma boîte de thon, celui-ci je dois dire, est plutôt gros, et d’un seul coup il voit que je l’ai vu, c’est un animal très peureux… il s’enfuit, imaginez juste le bruit de son nez… heu ! c’est un peu proche d’un lion qui mange… sans commentaire. Au petit matin, je retrouve ce tableau devant moi, quel spectacle cette mer, encore une journée à découvrir l’île, je m’offre un footing… C’est un immense privilège, encore une fois je suis attiré par les murs de cette prison et me retrouve dans les cellules même, où des hommes ne sont jamais revenus chez eux, où emprisonnement rimait avec souffrance, solitude, meurtre, maladie, folie, évasion… perte de l’homme, corruption, amitié, un arbre a même poussé dans une cellule, je prends une photo (une photo qui fera la couverture du Mag Géo en août 1985 que je découvre dans une librairie de Formentera pendant mes vacances), impressionnant ! Surtout cette grande salle où les bagnards travaillaient cheville attachée. La jungle reprend ses droits, petit à petit ses bras recouvrent ce bagne, le cache, comme une honte, je découvre ce qu’on appelait la piscine des bagnards, grosses pierres qui ferment la mer pour une piscine naturelle. Plus loin je découvre le mât d’un bateau qui a coulé, celui-ci n’est pas d’époque.
Tiens, une tortue luth qui nage m’observe, elle reste à 3 mètres du bord et me regarde, sort la tête de temps en temps, et replonge tout doucement… en prenant tout son temps, elle est magnifique (n’oublions pas que sur notre planète bleue, il n’y a que 2 endroits où elles pondent : Galápagos et côte Guyanaise). Vingt minutes plus tard, c’est une immense raie qui va sortir de l’eau, comme un mirage démarrant sur un porte-avion, elle est bien loin la petite plage de la tranche sur mer « tranquille » que je connaissais étant petit.
Par moment, mes yeux se fixent sur la petite maison de pierres de Dreyfus, que je vois au loin sur l’île du Diable (interdit au public), il faudrait compter 20 minutes à la nage pour s’y rendre, mais en effet je confirme, à la surface de l’eau, il y a comme des lames de couteau qui tournent (ailerons de requins) et il existe un fort courant entre les deux îles, cela reste impressionnant de ressentir un tel danger sur une si belle carte postale. Ici on contemple et on apprécie cette chance (pour le petit détail, le film américain Papillon offre à la fin une vue d’une immense falaise, mais qui n’existe pas en vrai). Vite ! un avion me passe au-dessus de la tête, clic clac, j’immortalise ce moment.
Plus loin, en revenant vers le petit embarcadère de mon arrivée, je découvre un cimetière, des gens ont voulu finir ici… comme ce lieutenant de vaisseau Guérin. Ce cimetière doit faire 6 mètres par 25 mètres, c’est tout, pourquoi avoir fini ici, certainement pour être loin, loin d’une autre jungle qui elle, s’appelle « Ville ». Au détour d’une roche, je grave mon prénom sur celle-ci. Des iguanes se jettent de branche en branche, je retourne dans le bagne, découvre les cellules, les cachots, je me remémore cette scène du film Papillon, où Steve McQueen compte ses pas à sa sortie de prison, et s’effondre d’épuisement, j’y suis, c’est là. J’ai l’étrange sensation, justement, de ne rien ressentir car cet endroit dépasse tout, la réalité est plus forte qu’une larme que l’on pourrait laisser couler sur notre joue devant un film. La journée se passe tranquillement et sans bruit, je suis reparti à 16h, je me souviens bien, dans le zodiac, mes yeux étaient tristes pour l’île St Joseph, je ne lui ai pas tourné le dos, je l’ai encore contemplé sachant bien que je ne reviendrais probablement jamais.
Une fois les pieds sur la terre ferme de Kourou, j’apprends que je viens de louper la dernière navette pour Cayenne, pas grave je reprends et dresse mon petit pouce et attaque les 65km qui me reste. Une voiture du coin s’arrête, une dame sympathique qui livre de la nourriture, m’avance de 3 km. La nuit tombe très vite je prends ma dernière photo le long de la route et marche sous un coucher de soleil. Il y a très peu de voitures, une toute les 5 minutes environ, au bout de 35 minutes je suis super inquiet… Ouf ! Quelle chance ! une voiture remontant sur Cayenne s’arrête, je viens juste de faire mon dernier cliché… nous faisons connaissance. C’est un nouveau toubib de mon camp, qui était arrivé en début de semaine, et devinez quoi, son fiston est sur la banquette arrière à côté de moi et le père me demande si je connais le prof de tennis du camp du Tigre qui donne des cours aux enfants…
– Oui ! C’est moi.